Les rendez-vous manqués de l’histoire

Le Maroc a commémoré le 20 août dernier le quarantième anniversaire de la déposition, par les autorités françaises, du roi Mohammed V. Cette date a été génératrice des premiers rendez-vous manqués de l’histoire contemporaine marocaine : ceux d’un peuple avec la liberté, la démocratie et les droits de l’homme. L’analyse de cette période est essentielle pour appréhender le jeu politique qui, à tort, a la réputation d’être complexe. L’actualité marocaine est, en effet, parfois déroutante pour l’observateur étranger. Le pouvoir ne cesse de lustrer sa vitrine démocratique, alors que l’opposition semble tergiverser entre la conciliation et le refus du simulacre. Pourtant, cette complexité est vite dépassée à condition de ne pas se laisser bercer et berner par l’histoire officielle.

La lutte pour l’indépendance a connu plusieurs phases. Elle a été régulièrement liée à la volonté du peuple d’instaurer des institutions démocratiques. La question de la Constitution est en discussion depuis près d’un siècle. L’objectif premier était de limiter le pouvoir du sultan et de préserver la souveraineté nationale des visées coloniales exprimées par les grandes puissances à l’occasion de la conférence d’Algésiras en 1906.

Deux volontés s’affrontèrent alors. Le général Lyautey comprit très vite qu’il serait plus aisé de mener la “pacification” et de soumettre le peuple au nom du renforcement du pouvoir du sultan. Il disait : “Je suis ici le représentant de la France, et le premier serviteur de Sa Majesté.” Par dépit, le peuple surnomma le souverain “sultan des chrétiens” . Royaliste dans l’âme, Lyautey renforça l’image du sultan et fit en sorte que les signes extérieurs d’un développement du pays soient visibles, sans trop se soucier du devenir réel du peuple (1). Depuis, le pouvoir royal a fait sien ce mode de gouvernement.

De très anciennes revendications

EN face, la revendication d’institutions réelles fut constante. La Constitution proposée et appliquée, dans le Rif, par l’émir Abdelkrim Al Khattabi en est l’exemple le plus frappant. N’oublions pas que ce cadi (2) a dû lever une armée et affronter les forces unies de deux puissances coloniales, la France et l’Espagne. Ses revendications constitutionnelles furent assimilées à une rébellion contre le pouvoir central et il fut combattu au nom du sultan. Alors qu’il refusa plus d’une fois, malgré les rumeurs colportées à son sujet, de se substituer à la monarchie.

Après l’occupation de la France par les nazis en 1940, lors de la rencontre d’Anfa (Casablanca) en 1943, le président des Etats-Unis, Franklin Roosevelt, et le premier ministre britannique, Winston Churchill, demandèrent au sultan de légitimer le débarquement des alliés en Afrique du Nord. Le président américain promit, à cette occasion, de soutenir l’indépendance du Maroc à la fin de la guerre. Le Mouvement national en profita pour présenter le Manifeste pour l’indépendance au sultan, qui l’accepta.

C’est ainsi que la lutte pour l’indépendance entra dans sa seconde phase : l’alliance entre le sultan et le peuple. Sidi Mohammed Ben Youssef devint le roi Mohammed V. Le “roi du peuple” remplaça alors le “sultan des chrétiens”. Le Mouvement national avait su profiter de la rencontre d’Anfa pour subtiliser au protectorat l’alibi de sa légitimité internationale. Une fraction de ce mouvement souhaitait instaurer au Maroc une monarchie constitutionnelle à l’européenne avec un roi à l’exemple d’un George V ou d’un George VI d’Angleterre.

Deux tendances apparurent au sein des nationalistes. Celle qui privilégia la défense du symbole du roi en reléguant au second plan la mise sur pied des institutions. Et celle qui, au sein de l’Istiqlal, en partie, et au sein du Parti pour la démocratie et l’indépendance (PDI), sous la direction de Mohammed Ben Hassan Ouazzani, d’une manière plus affirmée, accorda toute son importance à la lutte pour l’indépendance avec la mise sur pied, par la même occasion, d’institutions démocratiques. Le leader du PDI était alors très influencé par l’expérience d’Abdelkrim Al Khattabi.

A partir des années 40 et jusqu’à l’indépendance, en 1956, Mohammed V devint donc roi du peuple, le roi des Carrières centrales (quartier populaire de Casablanca). Malheureusement, l’espoir fut vite déçu après la fin du protectorat. Comme l’exprime si bien l’adage marocain : “Le manche de la faucille change, mais pas la lame.” Ceux qui avaient lutté pour le retour du symbole jugèrent leur mission accomplie, alors que ceux qui appelaient de leurs voeux une justice sociale et l’amorce d’un développement réel furent écartés.

Le Mouvement démocratique, issu du Mouvement national, se partagea entre deux visions : la première, élitiste, optait pour le changement mais sans brusquer le bon vouloir du roi ; la seconde souhaitait inciter la monarchie à l’évolution vers un mode de gouvernement moderne différent de l’archaïsme makhzenien et insistait sur l’instauration d’institutions en vue de construire un Etat de droit, à l’image de certaines monarchies européennes. Elle était plus proche du mouvement constitutionnel du début du siècle et du combat de l’émir Abdelkrim Al Khattabi.

A ces deux tendances s’ajouta une troisième, incarnée par le pouvoir makhzenien. Elle s’opposait à toute évolution et à tout changement. En 1956, le Maroc hérita d’un véritable cadeau empoisonné. Il devint rapidement très clair que seul le changement et le renouveau pouvaient sortir le pays de l’impasse. C’est ainsi qu’en 1960 et 1961 la lutte populaire atteignit son apogée, et il fut demandé qu’une Assemblée constituante affirme la souveraineté du peuple. Mais ce mouvement fut la victime d’une stratégie internationale visant à enrayer, à petits pas, l’esprit de liberté incarné par le sommet de Bandoung.

En 1961, avec l’intronisation d’Hassan II, la classe politique finit par perdre cette étroite marge dont elle disposait sous Mohammed V. Derniers exemples : le référendum constitutionnel du 4 septembre 1992, avec son 99,97 % de “oui” ; et les élections législatives du 25 juin dernier, par lesquelles le pouvoir a donné l’impression d’une percée de l’opposition tout en veillant à préserver son fonctionnement makhzenien (Lire, ci-dessus, l’article de Rémy Leveau) .

Comment, dans ces conditions, la classe politique peut-elle croire encore au bon vouloir du Roi ? Le pouvoir dispose de trois atouts fondamentaux. D’abord, il s’est assuré une majorité parlementaire de contrôle à l’aide de partis qu’il a lui-même créés. Ensuite, il est le seul à contrôler le dernier tiers des parlementaires élus au suffrage indirect par les organisations socio-professionnelles. Enfin, la Constitution lui donne, pour ainsi dire, tous les pouvoirs.

Tant que le champ d’action du pouvoir royal ne sera pas réglementé par une Constitution adoptée dans des conditions démocratiques, il sera impossible d’assister à un jeu politique sain. L’alternance sera purement fictive et le changement se fera attendre. Sans crédibilité, le gouvernement ne pourra guère espérer une participation populaire active.

Je me souviens quand, à l’occasion des diverses commémorations du 20 août, j’échangeais quelques idées avec Mohammed V. Nous nous rendions compte de nos profondes différences de vision. J’espérais pouvoir exposer une opinion complémentaire afin de mieux approcher le réel. J’espérais que la libre opinion fût autorisée. Mais la loi considère le roi comme sacré. On ne peut le critiquer alors qu’il détient tous les pouvoirs. La religion musulmane n’a jamais autorisé cet état de fait. Le roi, s’il désire éviter d’être sujet à la critique, devrait régner sans gouverner. Sinon, comment se mettre au diapason des temps modernes ?

J’ai été arrêté après avoir publié les résolutions du congrès d’Agadir de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM). Les étudiants affirmaient que l’armée était une institution nationale et ne pouvait être considérée comme une armée de parade. On nous accusa d’avoir porté atteinte à sa dignité et à celle de son chef suprême. L’armée est du domaine réservé du roi.

Lorsque j’étais directeur du journal At-Tahrir (Libération), organe en langue arabe de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), je fus arrêté, une fois encore, ainsi que le rédacteur en chef du journal, M. Abderrahman Youssoufi (3) pour avoir publié un article qui considérait le gouvernement d’Abdallah Ibrahim comme responsable devant le peuple. Six mois de prison pour avoir porté atteinte aux prérogatives du roi. Mohammed Ben Larbi Alaoui, à l’époque ministre de la couronne, démissionna pour protester contre cette incarcération illégale.

La liberté d’opinion n’est pas autorisée. Parmi les derniers exemples en date, le procès du dirigeant syndical Noubir El Amaoui. Son emprisonnement, en 1992, est intervenu à un moment où la revendication de la fin du pouvoir absolu et de l’instauration d’institutions démocratiques se faisait grandissante. L’arrestation de ce leader de premier plan (aujourd’hui libéré) visait à réaffirmer à ceux qui l’auraient oublié que le roi gouverne en plus de régner. Nul n’est autorisé à critiquer l’action du roi.

Sortir du tutorat

AU cours de ces trente-trois années, il y a eu trop d’abus de pouvoir : les événements de Settat après la mort de Mohammed V ; le renversement de la voiture de Mehdi Ben Barka en 1962 et son enlèvement en 1965 ; l’incendie de l’imprimerie du journal At-Tahrir ; l’enlèvement d’un responsable de l’Union marocaine du travail, Hachmi Bennani ; les massacres du Rif ; l’enlèvement d’Omar Bendjelloun et son assassinat en 1975 ; les événements d’Addou Ou Bihi ; les événements de 1969 ; les procès des centaines de militants ; les massacres de 1971 et 1972 ; les exécutions de 1973 ; les événements du 20 juin 1981 ; les événements sanglants de janvier 1984 ; les bagnes secrets de Tazmamart et celui de Kalâa M’Gouna, encore existant. Le roi en fait assumer la responsabilité à ses collaborateurs Oufkir et Moulay Hafid Alaoui. Pourquoi protège-t-il alors ce passé ? Quand le roi m’avait envoyé son émissaire, l’actuel ministre de l’intérieur Driss Basri, celui-ci m’affirma qu’il n’était qu’un simple exécutant et que seul le roi décidait. Ce même ministre avait rajouté : j’ai enfermé ma mémoire et j’ai donné la clé à Sa Majesté.

Les Marocains qui, hier, étaient prêts au sacrifice pour leur patrie meurent aujourd’hui dans le détroit de Gibraltar, en tentant de fuir la misère.

Le pouvoir n’est toujours pas disposée à lâcher du lest. Il a renforcé, ces dernières semaines, les prérogatives des secrétaires généraux des ministères afin qu’ils le relaient au sein de l’administration. Les ministres, issus des partis politiques, serviront de simples alibis vis-à-vis de l’étranger. De plus, il est certain que dans le nouveau gouvernement, le roi contrôlera les ministères-clés comme l’intérieur, la diplomatie et la défense. Leurs affaires seront traitées en dehors du conseil des ministres. Comment sera nommé le premier ministre ? Dans une démocratie, un roi ne peut, à la fois, gouverner et être au-dessus du jeu politique.

N’est-il pas venu le temps pour que notre pays prenne un autre tournant ? Les risques d’instabilité du Maghreb ne sont-ils pas accrus par la manière dont sont menées les affaires du pays depuis trente-trois ans ? Ne vaut-il pas mieux instaurer des institutions démocratiques permettant au Maroc de sortir enfin de l’actuel tutorat ?

Mohammed Basri,

Le Monde Diplomatique, octobre 1993